21 novembre 2017

Agriculture urbaine : quand les potagers poussent sur les toits des villes

Agriculture urbaine : quand les potagers poussent sur les toits des villes
La start-up Aéromate fait pousser 4.000 plantes dans le XIIe arrondissement de Paris sur le toit terrasse de la RATP.

Fermes verticales, potagers sur les toits, jardins ouvriers… Le maraîchage prend racine dans la ville, poussé par la technologie et les start-up.

 

L’agriculture urbaine a son association professionnelle (l’Afaup, 65 adhérents, 500 salariés) que préside Grégoire Bleu.

À quoi répond cette irruption de l’agriculture urbaine ?

Au XIXe siècle, le maraîchage s’est construit autour des villes en recyclant les boues urbaines. À Paris, 100.000 chevaux produisaient des quantités de fumier incroyable que les maraîchers des environs récupéraient avec leurs tombereaux, puis ils revenaient vendre les légumes qu’ils avaient fait pousser sur cet engrais. Les guerres mondiales et les avancées de la chimie nous ont extraits de ce cycle naturel. L’agriculture urbaine est une manière de renouer avec cette fonction nourricière pour des citadins coupés de la nature et de répondre à des questions de gestion des déchets, d’utilisation du foncier…

Pourquoi les start-up s’en sont-elles emparées ?

Les germes de ce renouveau se trouvent dans les jardins ouvriers, de quartier. Les start-up ont rejoint ce mouvement grâce aux progrès techniques qui permettent une surveillance à distance très précise du sol et de l’air. L’agriculture peut se mener ainsi de manière plus confortable, moins dur physiquement et attirer plus de rêveurs. Mais 80 % de l’agriculture urbaine n’utilise pas de technologie. Le bon vieux bac potager reste majoritaire.

Parmi les start-up qui font bouger les lignes

Agricool. Le panier de fraises locales produites en conteneurs au cœur de la ville sans aucun pesticide, ni OGM, et 90 % d’économie en eau, devrait s’enrichir de tomates, courgettes, salades et herbes aromatiques.
Agripolis. Après Paris, elle s’apprête à cultiver son jardin biologique en aéroponie (*) sur les toits de Bordeaux, Aix-en-Provence, Lyon.
Aéromate. Avec 4.000 plantes aromatiques qui poussent par hydroponie (*) dans le XIIe, à Paris, elle fournit la RATP, les restaurants et commerces du quartier. n Topager. Le maraîcher agro-écologique s’installe sur les toitures et les façades de l’Opéra Bastille.
La Boîte à Champignons. Elle produit 250 kilos de pleurotes par semaine en exploitant le marc de café comme substrat.
Montpotager. com. La plateforme permet au citadin de louer une parcelle, cultivée par un agriculteur, dont les fruits et légumes lui sont livrés à domicile.
(*) En l’absence de sol, les végétaux sont cultivés directement dans une solution nutritive à base d’eau, par une brume nutritive pour l’aéroponie.

 

À quels besoins de la ville est destinée l’agriculture urbaine ?

Pour le citadin, pouvoir manger des aliments frais, sains, produits en bas de chez lui est une expérience inédite. Mais l’agriculture urbaine répond aussi à des besoins récréatifs – mettre les mains dans la nature, passer du bon temps ensemble – et de développement durable par la récupération des eaux de pluie, la promotion de la biodiversité, la réduction des déchets, des gaz à effet de serre, la climatisation des villes, l’insertion professionnelle.

La question est : comment l’agriculture urbaine va-t-elle nous aider à mieux vivre la ville ? On ne va pas se mettre à cultiver des salades dans le Paris intra-muros alors qu’il existe une ceinture de maraîchers qui en produit d’excellentes tout autour. En revanche, la culture du champignon dans la région parisienne est en train de s’effondrer. Là, il y a du sens à essayer de la relancer.

Quelle est la nature des surfaces cultivées ?

La créativité est extrême : en pleine terre, sur des friches, sur du béton, dans les sous-sols, sur les toits, adossé à des façades, sur n’importe quel support que la ville a créé. Moi, qui cultive du champignon, j’irai chercher une cave qui est déjà climatisée, les gens qui veulent des productions paysagères vont choisir des terrasses… Il n’existe aucun lieu que l’agriculture urbaine ne puisse investir y compris les anciennes boucles du métro parisien.

L’absence de transport est-elle synonyme d’économies pour le porte-monnaie ?

Cela pose la question de la valeur des fruits et légumes que l’on consomme. L’absence de transport garantit la fraîcheur au produit et la rencontre du consommateur avec le cultivateur. Je ne suis pas sûr qu’elle ait une incidence sur le prix.

Comment se situe la France dans ce nouveau champ de l’agriculture ?

Les jardins partagés, les jardins ouvriers sont très ancrés en France, c’est un pays à la mentalité profondément paysanne. Nous sommes nous, sous les traits de start-upers, des ruraux refoulés qui cherchons à utiliser notre énergie d’entreprendre pour nous reconnecter à la terre. La France va très vite avec sa culture générale agricole forte, sa passion pour la technique et ses hommes politiques qui mouillent le maillot pour l’autonomie alimentaire, à Paris, à Albi ou à Rennes. À l’Afaup, nous formons la première association mondiale à réunir des logiques productives et associatives et sommes très consultés.

Quels sont les freins ?

Ce modèle économique ne peut se baser à 100 % sur la vente des fruits et légumes. Il doit s’appuyer aussi sur les services éco-systémiques : captation des eaux de pluie, amélioration de la qualité de l’air, services sociaux rendus… Nous nous trouvons encore dans ce débroussaillage. Ensuite, seulement, nous pourrons lâcher les chevaux !

Albi et Rennes à la recherche d’une autonomie alimentaire accrue

Le local est marginal dans l’assiette du citadin. Selon une étude du cabinet Utopies, 98 % de ce que mangent les habitants des villes n’est pas produit sur place. Alors que 97 % de l’agriculture des aires urbaines échappe au territoire en étant consommé ailleurs. Résultat : le degré d’autonomie alimentaire affiche une moyenne de 2 % dans les cent plus grandes villes françaises. Cela équivaut à une dépense moyenne par habitant de 15,5 € par an pour des aliments « du cru » – de 55 € pour Avignon à 0,87 € pour Forbach.

 

 

Albi et Rennes ont décidé de tordre le cou à ces statistiques. La ville du Tarn veut permettre en 2020 à l’ensemble de sa population de se nourrir de denrées produites dans un rayon de 60 km. Elle a commencé par préempter 73 hectares de friches loués à des agriculteurs pour une somme modique, lesquels s’engagent, en contrepartie, à vendre leur production biologique à 20 km à la ronde.

L’idée toutefois n’est pas d’atteindre l’autonomie réelle, totalement illusoire, mais de soutenir une relocalisation alimentaire et ses bénéfices : réduction du transport et de l’impact carbone, alimentation de qualité, sécurisation des approvisionnements en cas de crise alimentaire.

Relocalisation

L’exemple de Rennes le confirme : pour faire de chaque habitant un locavore, il lui faudrait diviser par 2,5 sa consommation en viande et en poisson et multiplier par 3 celle en légumes. Alors même que la cité bretonne bénéficie d’atouts agronomiques importants (climat doux, terres fertiles), l’autosuffisance demanderait que 50 % des parcs et jardins privés, 40 % des jardins publics, 30 % des squares se transforment en maraîchage, que 30 % des forêts environnantes produisent des fruits à coques, et qu’une ceinture agricole de 6,3 km soit installée autour de la métropole, note l’étude menée à l’échelle de la ville.
La recherche d’autonomie alimentaire vise donc surtout à favoriser le retour d’une culture locale de la nourriture et l’émergence « de nouvelles formes d’agriculture urbaine ou semi-urbaine qui collent aux besoins d’un territoire donné », souligne le cabinet Utopies.

Nathalie Van Praagh

La Montagne 21/11/2017